En quoi la formation continue s’impose-t-elle comme une nécessité incontournable ?

Arnaud Termonia : « Il est illusoire d’imaginer de mettre les compétences de toute une vie dans un seul diplôme initial ; la formation continue universitaire est un formidable outil pour faire face à de nouveaux défis personnels et professionnels. Elle participe au dynamisme socio-économique régional et supporte la compétitivité des écosystèmes basés sur la Recherche et l’innovation. Ces derniers sont gourmands en nouvelles compétences, ont besoin d’un réservoir de recrutement et font appel à des horizons professionnels et culturels très divers. »

Laurent Duez : « Il est important de souligner que le fait d’avoir un apprentissage continu sur le terrain devient de plus en plus important. Cet enjeu existe autant dans les petites que dans les grandes entreprises. »

Vincent Giroul : « Dès la formation initiale, il est possible de programmer une dynamique de formation continue. Dans bien des cas, le choix de la formation continue est posé pour programmer une reconversion professionnelle, pas forcément pour changer d’employeur, mais pour évoluer au sein de l’entreprise. D’où l’importance d’avoir un partenariat fort entre les dispositifs de formation, les secteurs et les entreprises en particulier, quelle que soit leur taille. »

Quelle est l’influence des nouvelles technologies en matière de formation continue ?

Jean-Claude Marcourt : « On vit un double changement : l’accélération des nouvelles connaissances et une modification des structures entrepreneuriales qui font que plus rien ne ressemble au passé. Et l’évolution numérique fera qu’après 2020, il y aura encore de nouveaux basculements. D’où l’importance de repenser de manière implicite les formations. Tant dans les universités que dans les entreprises, l’évolution technologique devient une préoccupation essentielle. »

Dominique Rorive : « Les programmes de formation à distance ont nécessité de repenser tout le parcours pédagogique qu’on peut proposer aux participants ainsi que le rôle des professeurs, car enseigner dans un auditoire n’a rien à voir avec enseigner à distance. Il a donc fallu aussi réfléchir à la mise en place d’une pédagogie très différente pour permettre l’apprentissage, sachant que les participants n’ont pas d’interaction directe les uns avec les autres. »

Stéphanie Peremans : « Les participants doivent trouver la formation la plus personnalisée possible, d’où l’importance de mettre en place des méthodes alternatives. Par exemple, au Cefora, des trucs et astuces peuvent être envoyés chaque semaine afin de faire un rappel du contenu de la formation. On peut également citer le social learning qui contient une dimension de collectivité et de partage de l’information visant à renforcer l’apprentissage. Et ce, d’autant plus entre pairs au sein d’une entreprise, où la connaissance peut circuler en interne. L’objectif est donc que les participants puissent trouver la formation et le modèle pédagogique qui leur conviennent le mieux. »

Laurent Duez : « Les outils que nous utiliserons dans 5 ans seront très différents des outils actuels. Aujourd’hui, la plupart des institutions qui font de la formation sont orientées contenu. Or, on va de plus en plus se diriger vers un processus d’apprentissage. Les logiciels de demain permettront de résoudre des problèmes concrets de terrain. Il faut passer du paradigme de la formation au paradigme de l’apprentissage. »

Arnaud Termonia : « L’idée d’un parcours de formation personnalisé et autogéré par l’apprenant est un enjeu important. Les TIC peuvent nous aider à atteindre cet objectif lorsqu’ils sont intégrés dans des scénarios d’apprentissages réfléchis qui combinent présentiel et distanciel. Ces approches réinventent et enrichissent les interactions entre apprenants et formateurs. L’agilité de la formation continue permet de mettre en place, de tester et d’évaluer plus rapidement des parcours innovants et personnalisés. »

Quel peut être le rôle du gouvernement et des acteurs concernés pour soutenir ce développement ?

Jean-Claude Marcourt : « On peut envisager les choses d’une manière purement institutionnelle, entre autres en changeant les cursus et en améliorant la formation des formateurs.

Mais on peut aussi aborder cet aspect d’une manière très différente — notamment comme dans le programme Creative Wallonia — en partant non plus d’une formation maître-élève ou enseignant-enseigné, mais en insistant sur le fait que chacun devient l’entrepreneur de sa propre vie. La formation et l’innovation ne reposent pas sur des modes classiques. Quand une personne est en mesure de se remettre en question et de s’adapter à un environnement en mouvement, on lui permet d’évoluer. »

Vincent Giroul : « La formation continue contribue également au bien-être au travail. Elle permet de se repositionner en termes de sens, de revaloriser les compétences ou un projet. C’est un enjeu fondamental, surtout quand on connaît le coût (financier et humain) de la souffrance au travail. Tous les acteurs qui se penchent sur la question de la formation continue ou initiale sont des créateurs de lendemain en termes de paradigme sur le plan du rapport des êtres humains au travail et la place de chaque être humain par rapport à son travail. »

Jean-Claude Marcourt : « D’où l’importance dans les formations d’accompagner les travailleurs pour les aider à traiter l’information et faire la part entre l’essentiel et l’accessoire. »

Dominique Rorive : « Dans le cadre de la formation continue, il apparaît que beaucoup peinent à définir ce qu’est pour eux leur évolution de carrière, ainsi que le fil conducteur qu’ils veulent suivre durant toute cette carrière. Il convient donc de leur proposer un accompagnement à cette réflexion et surtout sur la notion de carrière durable : que faire pour que les compétences soient constamment à jour ? Prendre conscience que leurs compétences n’ont pas été accumulées uniquement dans le parcours scolaire et professionnel, mais aussi dans le milieu extra-professionnel, leur permet de découvrir de nombreuses possibilités insoupçonnées. »

Vincent Giroul : « Il est important de se pencher sur la question de l’adaptation des dispositifs de formation à la réalité socio-économique du bassin dans lequel ces formations sont proposées. Les pouvoirs publics ont commencé à développer des outils grâce auxquels les acteurs de l’enseignement, de la formation et de l’entreprise disposent de cadres dans lesquels ils se parlent de manière plus structurée pour établir des stratégies véritablement cohérentes. »

Peut-on faire une comparaison entre Bruxelles et la Wallonie ?

Jean-Claude Marcourt : « Comparaison n’est pas raison. En Wallonie, la volonté a été d’adapter, au travers des pôles de compétitivité, la formation aux métiers actuels et du futur, ce qui a grandement contribué à repenser les choses de manière collective avec des moyens importants. La Wallonie et Bruxelles ont des caractéristiques intrinsèques fort différentes : un potentiel économique dans les services à Bruxelles que la Wallonie n’a pas spontanément et qu’il faut créer, ou encore un décrochage lié à une mutation industrielle, tandis qu’à Bruxelles on observe une population immigrée importante confrontée à une exclusion du marché du travail qui se rencontre beaucoup moins en Wallonie. Ce que je constate, c’est que nous parvenons à réduire le chômage, mais avec un défi majeur : le nombre de jeunes qui sortent de l’enseignement obligatoire sans diplôme, d’où la nécessité du pacte d’excellence et de trouver des passerelles. »

Arnaud Termonia : « À ce titre il est intéressant d’imaginer et de mettre en place de nouveaux dispositifs d’apprentissage plus inclusifs, entre autres pour les jeunes pas ou peu diplômés ou en décrochage scolaire. Ainsi, l’ULB, Molenbeek et BXL Formation ont créé une école du codage du numérique à Molenbeek, car il y a une réelle pénurie de compétence dans ce domaine. Cette initiative fait le pont entre le besoin d’un secteur de services qui doit être fort développé à Bruxelles, et des jeunes talents intéressés par la programmation informatique. »

Sur quels points essentiels estimez-vous qu’il faille mettre l’accent ?

Laurent Duez : « Une des choses essentielles sur laquelle travailler c’est le sens et la confiance : il faut que l’apprentissage ait un sens pour ceux qui y participent et qu’ils aient confiance dans le fait qu’ils peuvent réussir. Pour le métier c’est exactement la même chose. Aujourd’hui, les responsables de formation et les responsables RH des entreprises travaillent trop peu ce double aspect. »

Stéphanie Peremans : « Il faut aussi pouvoir démystifier le fait d’apprendre. Quels que soient la personne et son parcours, tout le monde peut apprendre. Les entreprises doivent aussi implémenter un cadre favorable à l’apprentissage, afin de définir pourquoi c’est important d’apprendre au sein de l’organisation, et quels sont les moyens qu’on va y consacrer pour développer les compétences des employés. La notion de temps est quelque chose de précieux dans une entreprise, or apprendre demande du temps, d’où la perception que ce n’est pas forcément une priorité. Cependant, cette perception est devenue partiellement erronée avec le développement des méthodes courtes et flexibles telles que les webinaires. »

Dominique Rorive : « Comme nous formons de futurs managers, nous avons introduit une thématique dans leur formation, appelée “CEO Agenda”, pour réfléchir aux priorités à pointer dans cette fonction si on y accède un jour. Des éléments auxquels les futurs managers semblent sensibles sont le bien-être au travail et le souci du développement de chacun. »

Laurent Duez : « Le rôle du responsable formation est en train de changer, car les modes d’apprentissage changent. Le rôle du manager, lui, est souvent un peu léger dans le domaine de la formation de l’apprentissage : la plupart du temps, les managers s’en remettent aux responsables RH ou des formations, alors qu’en fait toutes les études démontrent que c’est le manager qui a le plus d’influence sur l’apprentissage d’une personne au travail ! Il faut donc aider les managers pour qu’ils comprennent bien leur rôle en la matière. »

Jean-Claude Marcourt : « Notre société et notre économie ne peuvent se développer que sur la capacité des êtres humains à être conscients de leur ouverture d’esprit, de prendre tout problème non pas comme une donnée qui vient par rapport à ce qu’on a appris, mais comme quelque chose qui est à découvrir. »

Comment voyez-vous évoluer les choses en matière de nouvelles technologies ?

Dominique Rorive : « Les technologies de l’apprentissage se développent énormément. Ainsi, il existe des petits robots composés d’un écran télé et pouvant se déplacer dans le centre de formation, ce qui est très pratique pour les personnes qui ne peuvent être présentes sur place (à cause d’un handicap, par exemple) afin d’assister à la formation par écran interposé. Un autre défi dans le cadre d’une formation à distance est celui de l’évaluation : comment vérifier l’identité de la personne qui pratique son évaluation ? À terme, des systèmes de reconnaissance seront possibles. Ces technologies permettent donc d’apporter de la valeur ajoutée au niveau de l’apprentissage et de l’interaction au niveau des participants. »

Stéphanie Peremans : « Le big data va nous permettre d’analyser la motivation de la personne, quelles sont les erreurs commises, quelle est sa capacité de lecture, sa vitesse de compréhension. L’objectif étant de permettre à chaque fois de personnaliser au maximum la formation. C’est ce qu’on appelle l’Adaptive Learning. »

Arnaud Termonia : « Ceci dit, ces technologies restent des outils du “comment” faire. Ce qui compte avant tout, ce sont les objectifs d’apprentissage à atteindre et le scénario pédagogique à mettre en œuvre. Il reste ensuite à choisir parmi le vaste panel des technologies existantes, les outils les plus pertinents à articuler dans un mécanisme robuste et cohérent. »

Jean-Claude Marcourt : « Dans certains métiers, l’aspect concret est le critère fondamental, alors que dans d’autres c’est l’abstraction qui le devient. Or, l’outil technologique ne parvient pas à générer l’abstraction chez les gens. Il faut donc considérer la technologie comme étant le moyen plutôt que l’objet intrinsèque. Au niveau de l’éducation, nous soutenons, à travers le programme “Écoles numériques” qui s’inscrit dans la stratégie Digital Wallonia, l’équipement technologique des classes, mais uniquement sur base de projets pédagogiques adaptés. »

Vincent Giroul : « Comme on se trouve parfois confronté à des difficultés de maîtrise linguistique, il reste aujourd’hui un défi qui est celui de la connaissance numérique de base pour le citoyen. On sous-estime trop souvent la distance cognitive, psychologique et financière de l’accès à tous ces outils. »